Des rituels, du Wi-Fi et des clopes

Il est 6 heures. Le soleil fait discrètement scintiller ses premiers rayons déjà chauds sur Tumbak Bayuh. Dehors, ma voisine s’achemine sur le petit sentier étroit qui traverse le ruisseau bouché par les déchets. Les cochons de la ferme d’à côté, entassés dans de menues cases en béton sombres, s’agitent à sa venue. Elle porte la tenue traditionnelle. Un kebaya en dentelle, un chemisier couleur crème à manches longues, un sarong pourpre à motifs, le tout rehaussé d’une écharpe orange à la taille. Ses cheveux noirs comme la roche du mont Batur sont huilés et tirés dans un chignon bien soigné.

Dans ses mains, une myriade de petits paniers tressés en feuilles de palmier. Ce sont les canang sari*. D’un geste gracieux, elle dépose les coquettes offrandes fumantes d’encens sur l’autel, qui ne s’appelle d’ailleurs certainement pas un autel. Deux sur le mini-temple en pierre en hauteur pour remercier les dieux du ciel, deux au sol sur le chemin pour apaiser les démons. Ainsi, l’équilibre est établi pour faire respecter l’harmonie entre les dieux, la nature et les humains.

Ces mini-paniers faits à la main regorgent de couleurs. Dans un coin du petit récipient carré, des fleurs de souci s’accordent avec l’orange flamboyant de la ceinture en satin de ma voisine. Dans un autre, se poussent quelques petits biscuits emballés dans du plastique, une tombée de riz, quelques fleurs d’autres couleurs et même une cigarette. Chaque couleur représente une divinité hindoue et les valeurs qui lui correspondent.

D’une main douce, elle jette des gouttelettes d’eau sur les offrandes, puis fait glisser ses doigts fins dans l’air, s’adonnant à une chorégraphie mystique. Elle reviendra certainement cette après-midi.

De l’encens et des bitcoins

Ma voisine, comme de nombreuses femmes balinaises (c’est généralement leur tâche), s’adonne à ce rituel tous les matins. Sans exception. Il fait partie intégrante de la vie des Balinais et marque un passage obligatoire dans la journée, un moment comme suspendu hors du temps. Devant les maisons, dans la rue, dans les temples, devant les restaurants, les boutiques, les cafés, les bureaux, envolés ou dévorés par les chiens… les petits paniers colorés sont absolument partout.

Et alors que j’évite de rouler sur ceux qui jonchent ma rue, je remarque une lignée de scooters arrêtés devant le temple du quartier. Des locaux arrivent, les hommes en blanc, sarong et turbans en auréole sur la tête, les femmes, assises à l’arrière des scooters, les jambes de côté, portent de gros paniers sur la tête. Des mélodies de gamelan et ses percussions métalliques s’échappent du bâtiment sacré. Une nouvelle cérémonie. Il y en aura certainement d’autres dans la semaine, comme il y en a déjà eu les jours précédents, fermant tantôt une route, tantôt une rue, sans que personne ne s’en offusque.

J’avance en direction de Canggu pour aller au bureau. Les innombrables cafés et restaurants se remplissent déjà d’ordis, téléphones et autres écrans de digital nomads qui commencent leur journée. Quelques rues plus loin, une ribambelle de coureurs foule le bord de route au trottoir inexistant, montres connectées aux poignets. Je tourne la tête vers un énorme signe Bitcoin estampillé sur la façade d’un bureau qui affiche les valeurs crypto du jour. La faune TikTok et Instagram se réveille et commence à arpenter les rues, à pied ou sur des Grabs, smartphone en main, prenant photos, vidéos, selfies. Je m’arrête à l’intersection. Sur son scooter, la jeune femme devant moi à un casque sur les oreilles. Celui pour écouter de la musique, évidemment, pas pour garder sa boîte crânienne intacte.

Le choc des cultures

Ce clash des cultures et des ères me heurter. En l’espace de 10 minutes, je suis passée du spirituel, du sacré, puisé dans une culture religieuse ancestrale et ritualiste, à une communauté ultra-digitalisée et centrée sur elle-même, qui vient jusque sur une île tropicale pour être connectée à l’Occident.

Non, ce n’est pas un cliché. Bien sûr que les Balinais vivent aussi avec les technologies modernes et un smartphone à la main. Oui, ce sont des extrêmes, mais des extrêmes visibles au quotidien. Cet écosystème loufoque est celui du Bali d’aujourd’hui. Avec d’un côté les croyances et coutumes des locaux qui contrastent complètement avec le modernisme et la superficialité des étrangers, influenceurs, coachs et cryptomen, dans un déséquilibre peu cohérent.

Dans mon étonnement, je me pose la question: comment les Balinais font-ils pour rester autant connectés à leurs valeurs, leurs anciennes traditions et leurs croyances dans une ère jamais égalée en termes de technologie, de progression de l’IA et de réseaux sociaux ? Comment fait ma voisine, et toutes ces femmes balinaises, pour se lever chaque matin, tresser un canang sari à remplir et remercier les dieux, alors qu’elles sont pressées par cette marée digitale stérile apportée par l’extérieur ? Comment font les hommes du coin pour quitter leur travail en pleine journée afin de rejoindre une cérémonie, lorsque le nouveau culte est à la quête de la performance ? Comment vivre en harmonie, lorsque pour certains, le sacré est d’avoir un petit temple individuel dans sa maison, alors que pour d’autres, c’est d’avoir du Wi-Fi ?

Pour la première fois depuis longtemps, j’éprouve du respect pour la ténacité de ces convictions religieuses inébranlées. Ici, la religion n’est pas séparée du quotidien, elle en fait partie intégrante. Reste à savoir combien de temps cet équilibre tiendra face à la montée lente et dévastatrice de la marée numérique.

*Les Canang Sari sont destinés aux dieux (lieux élevés) ; les Segehan pour les démons (au sol).

  • Blanc : Symbole de pureté, de lumière et de la divinité Iswara (est).

  • Rouge : Représente l'énergie, le courage et le Créateur, Brahma (ouest).

  • Jaune : Symbolise la connaissance, la prospérité et le dieu Mahadeva (sud).

  • Bleu / Vert : Associé à Vishnu, le protecteur et porteur de paix (nord).

  • Noir (souvent en damier) : Représente Shiva, le destructeur, ou la dualité de la vie (le bien et le mal)